DÉJEUNER-BÉNÉFICE DE LA FONDATION AQANU EN
OUTAOUAIS

Dr. Emilio Bazile
Merci Emilio !
D’abord je dois vous dire que je suis un peu dans l’embarras ce matin.
En
effet, en vous regardant, je réalise qu’il y a beaucoup de personnes et de
personnalités importantes dans cette salle.
Si
je salue chacun individuellement, je n’aurai plus de temps pour parler de
Lory.
Alors, sans plus tarder, BONJOUR À TOUS.
Merci au comité du déjeuner de m’avoir invité à vous adresser la parole.
C’est un grand défi que vous me lancez en demandant de résumer en quelques
minutes cinq années de travail dans le projet d’implantation d’un Centre
Communautaire à Lory.
Aujourd’hui, loin de moi la prétention de vous offrir une conférence, dans
ma tête un conférencier c’est un expert, un spécialiste.
Disons plutôt que je tenterai de livrer un témoignage, cela me permettra
de parler de notre vécu dans ce projet.

Groupe de
bénévoles responsables de l’organisation du déjeuner
Lors de ma première mission en Haïti, j’ai remarqué que les rues de
Port-au-Prince étaient bondées de blocs de ciment, d’amas de sable et de
gravier ; alors je me suis dit qu’il y avait beaucoup d’espoir en Haïti
parce que la ville était en reconstruction.
À
ma deuxième visite, désolation, les amoncellements de ciment, de sable et
de gravier sont encore plus imposants. Les citadins sont-ils engagés dans
une opération de démolition? Je ne sais pas !
Cependant, un beau souvenir refait surface, je me rappelle, il y a de cela
quelques décennies, des visiteurs y allaient en touristes, dans notre cas
nous y sommes allés à tout risque, mais c’était un beau risque !
Ce
matin, je pourrais disserter sur la situation catastrophique d’Haïti, vous
présenter un tableau déprimant de ce pays, vous entretenir sur le combat
quotidien des paysans pour leur survie, vous parler des groupes rebelles
qui menacent constamment la sécurité publique ou tout simplement remettre
en cause les actions et les inactions politiques des dirigeants.
J’ai même le droit de fournir mille excuses pour ne pas venir en aide à ce
peuple. Par contre, en regardant de plus près cette situation alarmante,
j’ai de 8 à 9 millions de bonnes raisons de travailler avec les Haïtiens.
En
effet, quand on foule le sol d’Haïti on est vite confronté aux besoins
primaires de ces gens. La manifestation de leurs piètres conditions de vie
nous dicte un engagement plus concret envers ces personnes qui sont aussi
nos frères.
Il
y a de la vie en Haïti, c’est pourquoi je choisis de vous adresser un
message rempli d’espoir.
Et
maintenant, je vous propose un voyage à Lory. Qu’en dites-vous? Ah! j’ai
oublié, c’est un voyage dans votre tête évidemment, comme sait si bien le
faire le conteur québécois Fred Pellerin.
Quant à Pauline et Germaine, je sais que vous le ferez dans la réalité,
sur le long chemin qui mène à Lory.
Voilà, c’est parti! Nous décollons de Dorval à destination de
Port-au-Prince. Nous passons la nuit dans la capitale, plus précisément à
Villa Manrèse. Tôt le lendemain matin un avion nous transporte à Jérémie.
Nous passons quelques jours à l’évêché pour échanger avec les responsables
locaux du projet.
Un
beau matin, nous montons dans une voiture à quatre roues motrices pour
nous rendre à Lory. Nous franchissons les huit premiers kilomètres et
atteignons le village de Marfranc qui est situé sur le bord de la Rivière
Grande-Anse. Attention, l’aventure va bientôt commencer! La voiture
s’engage dans la rivière, l’eau ruisselle sur le plancher du véhicule, la
force du courant nous fait dévier quelque peu de notre trajectoire, à ce
moment-là une grande peur nous envahit…
Finalement, nous arrivons de l’autre côté de la rivière au pied des
montagnes escarpés. Encore huit kilomètres à parcourir et nous serons à
Lory.

Le
chauffeur nous conduit sur des pentes abruptes : à droite, c’est la
montagne et ses éboulis de roches, à gauche, ce sont les précipices des
vallées profondes de la région des Iles Blanches. Nous avançons très
lentement sur ce petit sentier de roches : heureusement, il ne pleut pas
aujourd’hui, sinon, il faudrait rebrousser chemin car durant les orages
cette route devient une rivière en cascades.
Après deux heures d’émotions fortes, nous voici rendus à Lory. Germaine et
moi essayons, tant bien que mal, de nous calmer, mais, c’est peine perdue
parce que Pauline, traumatisée par ce périple, ne pense qu’au retour et ne
cesse de répéter : « Vous
savez, il faudra qu’on retourne dans ces montagnes et il nous faudra
encore traverser la rivière. »
Ah,
tu nous énerves Pauline mais, tu sais, on t’aime quand même…
Parlons un peu du Centre Communautaire. C’est en 2002 que le curé de Lory
est venu nous adresser cette demande. Par la suite, nous sommes allés sur
les lieux procéder à une étude de faisabilité basée sur les priorités
énoncés par la population.
À
Lory, il n’y a pas de source d’eau, pas d’électricité, pas de soins de
santé, on y découvre quelques écoles sous les branches des arbres.
Questionnés à propos du premier choix à satisfaire à travers leurs
priorités les paysans répondent à l’unisson: « nous
avons faim du pain de l’éducation. »
À
date, la construction du Centre est presque terminée. La bâtisse comprend
sept salles de classes et un dispensaire de santé. On l’utilise également
pour des activités sociales, culturelles et sportives.
En éducation :
- Chaque
local de classe est équipé de bancs, de chaises et de tableaux. Ce sont
les paysans qui ont meublé ces locaux.
- Au
primaire, de la 1e
à la 6e
année, nous comptons 215 élèves ;
- Au
secondaire, 245 élèves de la 7e
à la 10e
année reçoivent leur formation à
- Lory
alors qu’auparavant ils devaient fréquenter les écoles de Marfranc et de
Moron situés à plusieurs heures de marche de Lory.
- Le
Ministère reconnaît l’école de Lory et les élèves des 7e
et 9e
années sont admis aux examens nationaux de sanction des études.
- Les
professeurs reçoivent de la formation donnée par des conseillers pédago
- giques
sur des thèmes bien précis.
- L’inspecteur
de la zone et le censeur de l’école font aussi des interventions
éducatives.
- Actuellement,
les sept locaux de classe du Centre ne suffisent plus à loger tous les
élèves, il faut encore utiliser la vielle Chapelle parce que la clientèle
étudiante ne cesse d’augmenter depuis l’implantation du Centre
Communautaire.
En santé :
- L’organisme
Prèd Caritas1
a fourni le mobilier pour équiper le dispensaire. Sa clinique mobile se
rend à Lory pour soigner les maladies telles que : malaria, typhoïde,
pneumonie.
- Des
cliniques de vaccination se tiennent également au dispensaire.
- Une
infirmière a élaboré un programme de prévention, de nutrition et d’hygiène
qui est communiqué aux élèves par les professeurs.
Le 3e
volet favorise une foule d’activités.
Musique, danse, lecture, soccer, réunions de parents, de scouts, de
chorale, jeu de cartes, de domino, …
On
peut même assister à la projection de films sur un écran de télévision à
l’aide d’un magnétoscope et d’une génératrice à gaz.
À
date, les paysans ont eu droit à deux sessions de formation en agriculture
dispensées par un agronome qualifié. Les Loriens sont fiers de leur Centre
Communautaire.

C’est par le travail de leurs mains que la bâtisse a pris forme. Dès le
début des travaux, nous avons pu observer une grande participation des
membres de la communauté dans le ramassage des roches et dans la
réparation de la route.
La
mobilisation des paysans pour l’entretien de la route se continue parce
que c’est un élément vital du développement communautaire de Lory.
Un
comité de gestion, formé de paysans élus par leurs pairs, gère le Centre.
Ces responsables se sont dotés de règles de procédures qu’ils ont
compilées dans un Recueil de Gestion.
Depuis le début de l’implantation du projet c’est une femme, Mme Syvella
Toussaint, qui est présidente du Comité. Nous nous réjouissons de cette
nomination dans un pays où l’on doit constamment lutter pour faire
reconnaître l’égalité des sexes.
Malgré toute leur bonne volonté, les membres du comité de gestion auront
besoin de connaissances plus approfondies pour administrer adéquatement le
Centre. L’organisme Prèd Caritas s’est offert à leur donner une formation
en gestion.
En
cours de réalisation du projet, la population nous a exprimé d’autres
besoins : moulin à maïs, électricité à base d’énergie solaire, classes de
maternelle et cours de sciences ménagères.
Il
reste encore beaucoup à faire à Lory mais nous savons que les ouvriers
sont nombreux.
Pour réaliser ce projet, nous avons dû emprunter une foule de détours
obligés, sinon, le Centre n’aurait jamais vu le jour. Les contraintes
naturelles (pluies, rivière, route, ouragans), les contraintes matérielles
(hausse vertigineuse des prix), les contraintes humaines (remplacement de
deux membres sur trois du conseil d’administration à Jérémie) nous ont
forcé à faire preuve de flexibilité et d’adaptation.
Avant de quitter Lory, jetons un dernier coup d’œil. Ces gens nous ont
accueilli à bras ouvert, ils ont démontré une grande reconnaissance envers
les Canadiens, c’est vrai qu’ils ont le cœur à la bonne place.
Hier matin, un enfant nous a souri, c’est sa façon à lui de nous dire
merci, et pour nous c’est une belle récompense. Vous savez, Lory ce n’est
pas l’enfer sur terre, c’est la vie en pleine effervescence.
Voilà, mon voyage à Lory se termine ici, je retourne au Canada.
Ah!
je me souviens, au début de cette présentation, je vous ai invités à faire
ce voyage dans votre tête.
Malheureusement, je ne maîtrise pas totalement cette forme imaginaire de
voyager, alors je ne sais plus comment vous ramener au Canada, donc bon
séjour à Lory en attendant que Fred Pellerin trouve le moyen de vous
ramener à bon port.
De
toute façon, je crois qu’un séjour forcé à Lory vous aidera à mieux
comprendre notre devoir envers nos frères haïtiens.
Revenons aux choses sérieuses. J’aimerais vous proposer quelques points de
réflexion relatifs à nos projets en Haïti.
À
mon premier voyage, j’y suis allé comme on dit « en mission »,
aujourd’hui, après avoir effectué six fois ce même trajet, je considère
que c’est plutôt une « vocation ».
En
effet, quand on fournit une aide humanitaire, on ne travaille pas
seulement avec la raison, il faut accepter de donner libre cours aux élans
du cœur.
De
cette expérience, je retiens que mener un projet en Haïti c’est un bel
exercice de patience et de compréhension et que cela demande avant tout
une implication directe sur le terrain avec les Haïtiens.
Vous savez que l’ACDI prône l’égalité des sexes dans les pays en voie de
développement en faisant référence au rôle secondaire des femmes dans la
société.
Je
suis tenté d’apporter un bémol à cette vision. En effet, j’ai envie de
souhaiter
qu’un jour, l’homme devienne égal à la femme, je dis bien que l’homme
devienne égal à la femme,
je m’explique: qu’il soit égal à la femme dans les responsabilités
familiales, dans l’éducation des enfants et dans le travail quotidien.
Ce
matin, je viens vous demander une grande faveur, oui, je vous invite à ne
plus travailler POUR Haïti. Par l’expérience sur le terrain, j’ai appris
que si l’on veut apporter de l’aide on ne doit pas le faire POUR Haïti
mais AVEC Haïti.
Dans le contexte d’un projet d’aide humanitaire, travailler POUR équivaut
à fournir une aide ponctuelle, à faire un don, tandis que travailler AVEC
m’invite à agir, à bâtir et à cheminer dans un développement durable avec
les paysans.
C’est toute la notion de partenariat qu’il importe d’installer solidement
entre les intervenants. Je crois que le développement d’Haïti doit passer
par l’implication de ses habitants si l’on songe à les doter d’une
meilleure qualité de vie.
Dans mon esprit, cela signifie que chaque partenaire a un rôle spécifique
à jouer mais, au cœur même de son propre développement, l’Haïtien
demeurera toujours l’acteur principal.
Quant à nous, acceptons d’être des partenaires de support et de
coordination dans cette relation d’aide.
Souhaitons que tous les partenaires impliqués dans des projets travaillent
de concert pour qu’un jour l’on puisse clamer que la devise d’Haïti: « L’UNION
FAIT LA FORCE »
se concrétise dans un développement durable et harmonieux.
En
terminant, vous savez, notre président, M. Emilio Bazile, se plaît à
répéter que je suis un fan de Lory, alors comme dans l’émission TOUT LE
MONDE EN PARLE, spécialement pour toi Emilio, voici du fou de Lory, une
petite carte.
À TITRE DE PRÉSIDENT DE L’AQANU-OUTAOUAIS ET À TITRE DE MEMBRE DE LA
DIASPORA HAÏTIENNE, JE VOUS INCITE À NE PLUS TRAVAILLER
POUR
HAÏTI, CEPENDANT JE VOUS INVITE À TRAVAILLER
AVEC
HAÏTI : C’EST UNE RECETTE INFAILLIBLE POUR AMENER UN DÉVELOPPEMENT DURABLE
EN HAÏTI.
Cette conférence a été prononcée par Jean-Claude Gagnon, responsable du
projet d’un Centre Communautaire à Lory, le 31 mars 2007, lors du
déjeuner-bénéfice de l’AQANU-OUTAOUAIS.
1
Prèd Caritas (Programme de Réhabilitation, d’Éducation et de
Développement) en Haïti. |