Texte tiré du Magazine AQANU 17.2 Octobre 2026
Le journalisme en Haïti… un prix de plus en plus lourd à payer
Nul besoin d’être journaliste pour prendre la mesure du courage et de la détermination dont il faut faire preuve pour pratiquer ce métier en Haïti. «Nous travaillons au milieu d’une crise exceptionnelle», a, d’emblée, déclaré Gotson Pierre, journaliste et fondateur de l’Agence Alter Presse.
Monsieur Pierre et le journaliste indépendant, Harold Isaac, tous deux Haïtiens, ont témoigné de tout ce qui entrave la pratique de leur métier.
L’organisme Concertation pour Haïti les avait invités à participer au troisième webinaire de la série intitulée «Haïti debout : voix de résistance et d’espoir».
Ce webinaire auquel ont assisté une cinquantaine de personnes était animé par Anne Fuller. Elle connaît bien Haïti pour y avoir œuvré comme journaliste, puis ouvert le bureau de la Coalition nationale pour les réfugiés haïtiens à Port-au-Prince. Elle s’est aussi et entre autres engagée à diriger la section des droits de la personne de la MINUSTAH. Elle s’affaire à rédiger un livre sur Haïti sous François Duvalier.

Concertation pour Haïti organisait le troisième webinaire de la série avec, cette fois, des journalistes oeuvrant en Haïti. (Illustration de l’AQOCI)
D’entrée de jeu et comme pour les autres webinaires de cette série, l’animatrice et les journalistes ont brossé l’actuel portrait d’Haïti, de cette «crise multidimensionnelle» qui l’afflige, de la guerre des gangs, des milliers d’homicides, des milliers de personnes déplacées, des kidnappings, de l’insécurité alimentaire qui affame près de 6 millions d’habitants, d’une démocratie qui se meurt en silence, d’une
Haïti qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Les journalistes ne vivent pas en marge de ce qui bouleverse le quotidien de la population haïtienne. Nous ne sommes pas «en dehors», dit Harold Isaac, lui qui, depuis une quinzaine d’années, «couvre» les questions de politique, de sécurité, de gouvernance et de crises humanitaires pour des médias internationaux, dont CBC/Radio Canada, TVA, Reuters, CGTN, NPR, BBC et New York Times.
Avec Gotson Pierre, M. Isaac a décrit les conditions dans lesquelles œuvrent les journalistes, en commençant par les restrictions de déplacements dans le pays, leurs difficultés à se rendre sur le «terrain» pour recueillir les informations. Le prix à payer pour livrer l’information se fait de plus en plus lourd, augmenté par les menaces, les kidnappings, même les assassinats de journalistes.
Cofondateur du Groupe Médialternatif, Héros de l’information désigné par Reporters sans frontières en 2014, Gotson Pierre œuvre pour un journalisme libre, accessible et pertinent. Il a évoqué la dégradation de la situation économique des médias haïtiens, tant en ce qui concerne leurs équipements, la sécurité du personnel et sa formation.
Surabondance des informations
Et il y a surabondance d’informations générées par les réseaux sociaux. Anne Fuller a parlé des gangs criminels qui dominent les médiaux sociaux, qui y célèbrent même les meurtres qu’ils commettent.
Les réseaux sociaux constituent une concurrence presque déloyale aux journalistes, soutient Harold Isaac, les «consommateurs devenant producteurs» de contenus pas toujours documentés.
En dépit de tout ce qui entrave la production et la diffusion de l’information indépendante et véridique, elle reste accessible à la population haïtienne, croient les journalistes.
Elle constitue encore le quatrième pouvoir en Haïti, estime M. Isaac. M. Pierre n’en pense pas moins, disant que le travail des médias crée des interactions, alimente les débats, les transposant sur la place publique, donnant l’exemple de la diffusion sur le décret 2025 portant sur la diffamation. L’instabilité institutionnelle incite la population à se tourner vers les médias pour témoigner.
Le dossier du New York Times sur la dette de l’indépendance d’Haïti auquel a collaboré M. Isaac constitue un autre exemple de l’importance du travail journalistique.
Du Québec, que peut-on faire, quels appuis peut-on donner aux journalistes haïtiens?, a demandé Mme Fuller.
Le stéréotype haïtien
À cela, le panéliste Isaac (se présentant d’ailleurs comme Québécois) a parlé de la «fatigue haïtienne» de la population québécoise à l’endroit d’Haïti.
Et ce n’est pas parce qu’on diffuse une série comme «Lakaynou» à Radio-Canada que les personnes haïtiennes ont davantage voix au chapitre, a-t-il affirmé. Et puis, selon lui, on a tendance au Québec à «stéréotyper» les chroniqueurs et chroniqueuses d’origine haïtienne. Selon lui, le traitement de l’information diffère selon qu’on parle de la République dominicaine, de Cuba ou d’Haïti, alors que leurs réalités sont liées.
Il a aussi donné l’actuel exemple de l’«affaire Thélyson Orélien». Il faut regarder en face, et non en gérants d’estrade, ce que l’auteur de «C’était ça ou mourir» a décrit dans son œuvre, la réalité de tous ces gens ayant traversé toute l’Amérique à pied. «Ça devrait être un sursaut, un réveil!» On se doit une solidarité, a-t-il, ajouté.
Cette solidarité, Gotson Pierre la verrait se concrétiser par une veille permanente sur la sécurité des journalistes haïtien.nes, le relais des alertes, le maintien de l’attention internationale sur Haïti, l’assistance technique, le partage des compétences et des expériences de gestion.
Hélène Ruel